Regard sur la science-fiction
Dimanche
20 Mars
2011

Les militants que l’on range dans le camp « réactionnaire » ont trop souvent délaissé le genre de la Science fiction, généralement pour lui préférer celui des romans, livres historiques essais ou romans. Peut-être le mauvais pendant de l’attitude, pourtant saine, consistant à s’inspirer des leçons du passé pour y trouver les réponses aux maux actuels. Attention cependant, à force d’appliquer son attention sur le rétroviseur, à ne pas oublier que c’est à l’avant qu’il faut regarder !

La Science fiction pourrait se placer comme l’un des genres littéraires les plus politiques (pour ne pas dire le plus politique parmi tous les autres). Parce qu’elle permet, plus que tout autre genre, à l’auteur (et donc à son compagnon de jeu, le lecteur) de se projeter au-delà d’une époque (la nôtre) pour se plonger dans un autre univers. Elle permet ainsi d’anticiper des phénomènes actuels ou anciens dans leurs évolutions les plus optimistes ou, à l’inverse, les plus apocalyptiques. C’est à ce niveau que la SF intéresse le réactionnaire puisqu’elle lui permet de prévoir un futur incertain mais plausible, en gestation dans les principes qui sous-tendent son époque.

Laissons de coté certains phénomènes comme Star Wars, qui restent à la Science Fiction ce que les fast-foods sont à la gastronomie, pour nous plonger immédiatement dans l’étude d’œuvres bien plus sérieuses.

Il serait inconvenant de traiter de la science fiction sans évoquer l’œuvre magistrale de Georges Orwell, « 1984 ». Dans ce roman dystopique, le monde est divisé en trois grands empires totalitaires : Océania (Amérique, Angleterre, Australie, Sud de l’Afrique), Eurasia (Europe continentale et Russie) et l’Estasia (Extrême-Orient). L’Océania, où se déroule l’Histoire, est sous la botte de l’Angsoc (pour « socialisme anglais »), un parti unique extrêmement violent qui a pour égérie l’image de Big Brother (qui n’existe probablement pas) et dont le visage s’affiche dans les rues et jusque dans les habitations personnelles. Dans ce régime, le contrôle de la population par la vidéosurveillance est omniprésent et constitue l’armature centrale de l’intrigue. La police de la pensée traque ceux qui sont coupables de « crime de la pensée », c’est-à-dire ceux accusés ou même simplement soupçonnés d’avoir une opinion contraire à l’idéologie ou aux information produites par le parti.

Ce roman, écrit en 1948, trois ans après la chute du nazisme et en pleine gloire du stalinisme, relate l’Histoire de Winston Smith, dont le métier consiste à revisiter les archives des journaux officiels du Parti et à les modifier afin que les informations et prédictions qu’ils délivrent soient conformes à la situation actuelle. Cette déformation de l’Histoire n’est pas sans nous faire penser aux mensonges et manipulations historiques qui parsèment l’Histoire de la République, notamment s’agissant de l’Histoire de France, de la monarchie, de la Révolution…

La vidéosurveillance constante pesant sur les citoyens (jusque dans leur domicile privé) évoque également la montée actuelle du sécuritarisme et les menaces qui pèsent sur les libertés.

D’autres thèmes sont également traités de manière rigoureuse par l’auteur, comme la torture psychologique à grande ou petite échelle à laquelle recourt le gouvernement pour briser toute révolte potentielle, les manipulations du régime qui génère sa propre pseudo opposition. Ou encore l’instrumentalisation de la guerre contre les autres blocs impériaux afin de maintenir la population dans un état de terreur quasi-permanent.

A ce chef d’œuvre décrivant une dictature post-communiste, l’auteur Jean-Christophe Ruffin apporte une forme de réponse dans le roman « Globalia » où l’ambiance, certes moins sombre, met en scène une autre forme de totalitarisme, cette fois-ci dans le cadre d’une société libérale. Autant dans « 1984 », l’avenir peut être comparé à « une botte piétinant un visage humain », autant celui de « Globalia » ressemble davantage à une sorte de mélasse démocratique étouffante qui inhibe toute tentative de révolte.

Dans « Globalia », les nations ont été abolies et il n’existe plus qu’un seul grand Etat mondial qui rassemble les deux-tiers de la planète. Cet immense Etat est recouvert par d’immenses coupoles transparentes qui protègent les habitants du monde extérieur. La société décrite y est plus ou moins « parfaite » : chaque citoyen dispose d’un revenu minimum, même s’ils ne travaillent pas, les enfants sont de moins en moins nombreux mais peu importe car les Globaliens bénéficient d’une jeunesse presque éternelle. Pourtant, lorsqu’un jeune homme entend enfreindre certaines règles, il se fait pourchasser par les forces de sécurité de Globalia sur la base de fausses accusations. Quand une jeune fille cherche à retrouver son petit-ami, accusé à tort de terrorisme, le député avec qui elle rentre en contact lui répond que les hommes politiques n’ont aucun pouvoir. Quand un journaliste souhaite enquêter sur certaines manipulations et mensonges du gouvernement, il se retrouve rapidement en rupture de ban et ruiné.

En dehors des coupoles, le « tiers-monde » est devenu une « non-zone ». C’est-à-dire qu’il « n’existe pas » et, tout au plus, les Globaliens savent-ils que ce monde extérieur constitue un repère pour dangereux terroristes.

Ce roman complète agréablement « 1984 » d’Orwell : nous y trouvons une société où, le libéralisme poussé à l’extrême, a conduit à l’instauration d’un univers où les individus, repliés sur leur égoïsme et leur hédonisme et complètement coupés de leurs identités, ont livré leur sort à des oligarques inconnus, lointains, qui eux-mêmes ne maîtrisent pas grand-chose face aux grands impératifs économiques.

Dans un autre registre, le film « Equilibrium » de Kurt Wimmer, sorti en 2002, traite d’un monde futuriste faisant suite à une guerre mondiale dont on n’a que très peu d’information. L’humanité a survécu dans une cité, Libria, d’où les émotions ont été bannies. En effet, ces dernières sont accusées d’avoir conduit à l’holocauste nucléaire. Les habitants de cette cité ont ainsi recourt à un remède, le prozium capable d’extraire tout sentiment de celui qui le prend.

Pour lutter contre ceux qui succombent aux émotions, des forces de police, dirigées par des guerriers d’élite, les Recteurs Grammatons, sont chargées de traquer et d’incinérer les déviants, qu’ils soient terroristes ou non.

Le film est l’histoire de John Preston, un recteur parmi les plus gradés et les plus efficaces de son ordre, qui, un jour, brisera par accident sa dose de prozium. Les émotions commenceront alors progressivement à l’envahir et de là découlera pour lui une remise en question brutale du mensonge dans lequel baigne son époque.

On ne pourra pas s’empêcher de déceler une forme d’antichristianisme latent dans ce film : le leader s’appelle « le père », le symbole de Libria est une croix de Jerusalem, les Recteurs Grammatons sont surnommés « les Ecclésiastes »… Ces références au Christianisme sont quelque peu déplacées, tant les valeurs de l’Eglise sont à l’antithèse de celles portées par ce régime totalitaire.

On en fera donc abstraction pour se focaliser sur un aspect du film qui intéressera bien plus le spectateur réactionnaire : la volonté du régime de « régénérer l’Homme ». Puisque c’est bien de cela qu’il s’agit. Les émotions humaines étant une part fondamentale de la nature humaine, il s’agissait pour ce régime, qui les accusait d’être à la base des désastres mondiaux, de les combattre. Or, la nature humaine ne saurait être combattue que par le biais d’un totalitarisme violent et intrusif. C’est le cas dans ce film et Libria nous évoque ainsi l’Allemagne nazie, la Russie soviétique… ou encore, les démocraties libérales d’aujourd’hui et leur « totalitarisme doux. »

Autre film, plus récent encore : le film « Island » de Michael Bay, sorti en 2005. En 2019, Lincoln 6-Echo et son amie Jordan 2-Delta sont deux rescapés d’une pandémie mondiale qui a anéanti pratiquement toute la population terrienne. Les survivants sont regroupés dans un immense centre construit au bord de rivages rocheux. La discipline ainsi que les réglementations tant sur le plan alimentaire que sur le plan relationnel sont extrêmement stricts. Les survivants ne bénéficient de quasiment aucune intimité, des cameras de surveillance étant placées jusque dans leurs chambres individuelles.

Pourtant, ce système est globalement accepté par tous puisque a lieu régulièrement la « Loterie » par laquelle ils sont désignés de manière totalement aléatoire pour rejoindre « l’Île », la dernière zone non contaminée sur la planète. Des spots publicitaires s’affichent régulièrement sur les écrans pour vanter la nature paradisiaque de cette destination où tous ne rêvent que de se rendre.

Pourtant, peu à peu, le doute va s’immiscer dans l’esprit de Lincoln 6-Echo : pourquoi certaines zones du centre leurs sont-elles interdites ? Pourquoi, si l’atmosphère est contaminée, des survivants sont-ils régulièrement retrouvés ? Et, surtout, pourquoi a-t-il un jour trouvé un papillon vivant venu de l’extérieur ?

Son enquête discrète le mènera à découvrir la terrible réalité : l’Île n’existe pas, il n’y a jamais eu de contamination, les « survivants » sont en réalité les clones de personnalités fortunés créés afin de constituer une réserve d’organes en bonne santé. Et le fait de gagner à la « Loterie » n’a ainsi qu’une seule signification : la mort.

S’en suivra une course poursuite durant laquelle Lincoln 6-Echo et Jordan 2-Delta, après s’être enfuis, seront poursuivis par des mercenaires engagés par la société les ayant créés. Là encore, voilà un film qui constitue un fantastique avertissement sur les dérives actuelles du monde scientifique : entre recherches sur les cellules souches ou le clonage humain, un certain esprit prométhéen tendrait à nous faire oublier combien la nature humaine est sacrée et que l’on ne peut faire, avec le patrimoine génétique de l’homme, ce que l’on peut faire avec des matériaux.

Aujourd’hui où l’humanité des embryons est purement et simplement niée pour permettre les recherches sur les cellules souches, il ne serait pas aberrant de penser que, dans les décennies voire les années à venir, certains, guidés par le même sentiment d’impunité que procurent la « science » et le « progrès », en viennent à considérer le clone comme également un « non-humain. »

A ce titre, la conclusion du film The Island, dans laquelle le clone Lincoln 6-Echo finit par jeter dans un gouffre le très arrogant scientifique qui l’a créé, est une allégorie pleine d’optimisme que l’on pourra retenir. Le scientifique se prenant ouvertement pour Dieu, et décidant de la vie et de la mort de « ses » créatures, est renvoyé violemment à sa condition de mortel par le clone, le clone, première victime de son ignominie. Ici, le « souviens-toi que tu n’es qu’un homme » prend presque des allures de châtiment divin.

Stéphane Piolenc